Manque de fer : ce que la prise de sang mesure
Pour savoir si vous manquez de fer, deux analyses suffisent le plus souvent au départ : la formule sanguine complète, qui dit s’il y a une anémie, et la ferritine, qui mesure la réserve. C’est ce que recommande une revue canadienne publiée en 2025 dans le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC). Selon les cas, le médecin ajoute le fer sérique, la capacité totale de fixation du fer et la saturation de la transferrine, qui décrivent le fer en circulation au moment du prélèvement.
Une réserve et un flux répondent à des questions différentes. C’est pourquoi un fer sérique lu seul est difficile à interpréter : il donne une photo de l’instant, sans dire ce qu’il y a en stock.
- FerritineLa réserve de fer du corps, comme un coffre-fort. C’est la ligne qui compte le plus pour savoir si vous manquez de fer.
- Fer sériqueLe fer qui circule à l’instant du prélèvement. Utile en complément, trompeur s’il est lu seul.
- TransferrineLa protéine qui transporte le fer dans le sang, comme une flotte de camions.
- Saturation de la transferrineLe taux de remplissage de ces camions, en pourcentage. Sous 20 %, elle plaide pour une carence.
Le seuil de 30 µg/L, et pourquoi votre feuille peut afficher moins
Chez l’adulte, une ferritine sous 30 µg/L signe une carence en fer : ce seuil repère une réserve basse avec une sensibilité d’environ 92 % et une spécificité d’environ 98 %, selon la revue du JAMC. Il est de 20 µg/L chez l’enfant, et les auteurs proposent de traiter sous 50 µg/L pendant la grossesse. Au Québec, le protocole médical national de l’INESSS sur le fer intraveineux retient lui aussi une ferritine inférieure à 30 µg/L pour définir la carence chez l’adulte.
Le problème, c’est la limite basse imprimée sur la feuille de résultats. Une revue systématique canadienne a montré que les cinq trousses de dosage les plus utilisées annonçaient, chez les femmes, une limite basse médiane de 11 µg/L, fondée sur des groupes de référence qui n’excluaient pas les personnes déjà carencées. En 2024, les plus grands laboratoires communautaires de l’Ontario et quelques hôpitaux ont remplacé leur limite de 12 à 15 µg/L par 30 µg/L chez l’adulte.
Ce changement n’est pas uniforme partout au pays. Une ferritine à 18 µg/L peut donc sortir sans aucun signalement si votre laboratoire affiche encore une limite basse plus ancienne. Comparez votre chiffre à 30 plutôt qu’au plancher imprimé, et parlez-en à votre médecin, symptômes en main.
Une carence sans anémie, c’est fréquent
Manquer de fer ne veut pas dire être anémique. L’anémie n’apparaît que lorsque la réserve est assez vide pour freiner la fabrication des globules rouges, avec une hémoglobine sous 120 g/L chez la femme et sous 130 g/L chez l’homme. Avant ce stade, la carence peut déjà donner de la fatigue, une mauvaise tolérance à l’effort, des ongles ou des cheveux fragilisés, des jambes sans repos ou des difficultés de concentration.
Dans une étude ontarienne citée par le JAMC, 38 % des femmes non enceintes testées avaient une carence en fer sans anémie, et 13 % une anémie par manque de fer. Et parmi ces femmes anémiques, 56 % avaient un VGM normal : des globules rouges de taille normale n’écartent donc pas un manque de fer. Une hémoglobine normale ne clôt pas la question si la ferritine est basse.
- 38 %
- Femmes non enceintes testées en Ontario qui avaient une carence en fer sans anémie.[1]
L’inflammation peut masquer une carence
La ferritine monte avec l’inflammation, indépendamment du fer stocké. Une infection, un cancer actif, une maladie auto-immune ou une maladie rénale chronique peuvent donc ramener une ferritine au-dessus de 30 alors que la réserve, en dessous, est vide. L’inflammation retient aussi le fer hors du sang, par l’action d’une hormone, l’hepcidine, ce qui en prive les cellules qui en ont besoin.
Dans ce cas, la revue du JAMC recommande de doser le fer sérique, la capacité totale de fixation et la saturation de la transferrine : une saturation sous 20 % plaide alors pour une carence. L’INESSS admet qu’en contexte inflammatoire, une ferritine inférieure à 100 µg/L peut suggérer une carence, et les seuils sont encore plus hauts en cas de maladie rénale chronique ou d’insuffisance cardiaque. Le cas inverse est plus simple : une ferritine basse est fiable, et dit que la réserve est entamée.
Ferritine élevée : pas forcément trop de fer
Une ferritine haute n’est pas forcément un excès de fer : l’inflammation, quelle qu’en soit la cause, suffit à la faire monter. Elle peut aussi venir d’une maladie héréditaire, l’hémochromatose, rappelle la Société canadienne du sang. Face à une ferritine franchement élevée, la saturation de la transferrine aide votre médecin à distinguer une ferritine qui réagit d’une possible surcharge en fer.
Chercher la cause, pas seulement le chiffre
Une carence en fer est un constat qui appelle une explication. Chez les femmes, les règles sont la cause dominante : un cycle normal fait perdre de 10 à 20 mg de fer, et des règles abondantes, plus de 80 mL de sang par cycle, augmentent nettement le risque. Selon le JAMC, de 18 % à 50 % des femmes répondent aux critères de règles abondantes, souvent sans le savoir.
Le don de sang compte aussi. Dans une étude de la Société canadienne du sang menée à Ottawa, environ deux tiers des donneuses régulières avaient des réserves de fer basses ou nulles. Héma-Québec vérifie l’hémoglobine à chaque don, mais pas systématiquement la ferritine, et recommande aux personnes qui donnent souvent (trois dons ou plus par an pour les hommes, deux ou plus pour les femmes) d’en parler à leur médecin.
Selon une revue publiée dans The Lancet, une cause doit être recherchée chez toute personne carencée : une maladie cœliaque doit être envisagée, et chez l’homme comme chez la femme ménopausée, une anémie par manque de fer justifie de vérifier qu’aucun saignement digestif ne passe inaperçu.
Avant le prélèvement, et après
La ferritine ne dépend pas de ce que vous venez de manger, mais le fer sérique, oui : si un bilan complet du fer est demandé, le JAMC recommande de le faire à jeun. Si vous prenez du fer, en comprimé ou en supplément, dites-le au centre de prélèvement et demandez s’il faut l’interrompre avant la prise de sang.
Parlez-en rapidement à votre médecin si une ferritine basse s’accompagne d’un essoufflement, de palpitations ou de saignements visibles; sous 100 g/L d’hémoglobine, la revue du JAMC conseille d’orienter vers un spécialiste. Et ne commencez pas de vous-même une cure de fer prolongée : la carence se traite, mais sa cause se cherche d’abord avec lui.
