La réponse courte
Au Québec, les centres de prélèvement du réseau public parlent de deux durées : à jeun 8 heures et à jeun 12 heures. Dans les deux cas, on ne mange rien et on ne boit rien d’autre que de l’eau; l’eau et les médicaments restent permis, et le rendez-vous se prend le matin, dans le service « À jeun » de Clic Santé.
La raison est mécanique. Un repas fait monter le sucre et les graisses dans le sang en quelques minutes, et les garde plus hauts pendant plusieurs heures. Mesurer une glycémie à jeun après le déjeuner, c’est mesurer le déjeuner, pas votre métabolisme. D’autres analyses bougent beaucoup moins avec un repas, et c’est pourquoi elles se prélèvent sans jeûne.
Une règle prime sur tous les tableaux trouvés sur Internet, celui-ci compris : ce qui est inscrit sur votre requête. Quand le jeûne est nécessaire, la requête l’indique avec sa durée, et certaines cliniques précisent que si rien n’y est inscrit, le jeûne n’est pas requis. Dans le doute, la centrale de rendez-vous de votre région peut vous le dire avant que vous vous déplaciez.
8 heures ou 12 heures : d’où viennent ces chiffres
Les 8 heures viennent de la définition même de la glycémie à jeun. Pour Diabète Canada, « à jeun » veut dire aucun apport calorique depuis au moins 8 heures, et c’est sur une glycémie mesurée dans ces conditions que reposent les seuils de 6,1 et de 7,0 mmol/L.
Les 12 heures concernent une liste plus courte qu’on ne le croit. Dans le répertoire des laboratoires OPTILAB du Bas-Saint-Laurent, elles visent par exemple le bilan lipidique demandé « à jeun », les triglycérides à jeun, la gastrine ou les C-télopeptides, alors que le glucose à jeun, l’insuline ou l’homocystéine demandent 8 heures. Le document précise le calcul : pour 12 heures, le jeûne commence à 20 h la veille et dure jusqu’au prélèvement, vers 8 h.
Ailleurs, les chiffres varient aussi. Dans les pays nordiques, les laboratoires affichaient des jeûnes de 8 à 14 heures. Le groupe de travail européen sur la phase préanalytique a proposé une définition commune : prélèvement le matin entre 7 h et 9 h, après 12 heures sans manger, l’eau restant permise, sans alcool dans les 24 heures qui précèdent, ni cigarette ni boisson caféinée le matin même.
- La veille au soirSoupez normalement et sans alcool, en comptant les heures indiquées sur la requête jusqu’à l’heure du rendez-vous.
- Pendant la nuitBuvez de l’eau si vous avez soif. Rien d’autre : ni tisane, ni jus, ni lait.
- Le matinPas de déjeuner, de café, de cigarette ni de gomme à mâcher. Un ou deux verres d’eau et vos médicaments, oui.
- Au centre de prélèvementIndiquez l’heure de votre dernier repas, vos médicaments et tout écart, même minime.
Ce que « à jeun » veut dire exactement
Être à jeun, c’est ne rien avaler d’autre que de l’eau pendant le nombre d’heures indiqué, jusqu’au prélèvement. Le répertoire OPTILAB le dit sans détour : tout apport de nourriture et de liquide est interdit, à l’exception de l’eau. Ce n’est donc pas seulement sauter le déjeuner, ni souper tard la veille sans regarder l’heure.
La nuance n’a rien d’évident. Dans une enquête menée auprès de 150 patients à leur arrivée au laboratoire, 39 % seulement savaient définir correctement le jeûne, et près de la moitié pensaient que le délai exact depuis le dernier repas n’avait pas d’importance. Une majorité n’avait reçu aucune consigne, et les patients citaient le médecin prescripteur comme la source d’information qu’ils préféraient.
Si personne ne vous a rien expliqué, vous êtes donc dans la majorité. Quand votre médecin ou votre IPS remplit la requête, demandez simplement quelles analyses exigent le jeûne, et combien d’heures.
Le jeûne selon l’analyse
À vérifier sur votre propre requête : les consignes varient d’une région et d’un laboratoire à l’autre. Ce tableau reprend ce que demandent les laboratoires publics québécois cités plus haut et les lignes directrices canadiennes.
Il dit quelles analyses exigent le jeûne, pas qu’un repas soit sans aucun effet sur les autres. Dans une petite étude, quelques valeurs de la formule sanguine, comme les lymphocytes ou l’hémoglobine, variaient de façon notable une à quatre heures après un repas léger. Une autre a vu bouger plusieurs paramètres de biochimie, dont les triglycérides, le fer, le sodium et la bilirubine.
C’est pourquoi la recommandation européenne de prélèvement veineux, publiée en français, réserve le prélèvement sans jeûne aux urgences et aux analyses dont on sait qu’elles n’en ont pas besoin. Pour le fer, le moment compte aussi : les laboratoires OPTILAB du Bas-Saint-Laurent le préfèrent à jeun et avant 10 h.
| Analyse | Jeûne | Ce que change le fait de manger |
|---|---|---|
| Glycémie à jeun | 8 h | Monte dès les premières minutes d’un repas. L’analyse perd son sens. |
| Bilan lipidique | Aucun en général; 12 h si la requête dit « à jeun » | Accepté non à jeun au Canada depuis 2016. Après un repas, les triglycérides montent d’environ 0,3 mmol/L. |
| Formule sanguine complète (FSC) | Aucun | Un repas léger modifie à peine quelques comptes, sans justifier le jeûne. |
| Bilan hépatique | Aucun en général | Stable en général; un repas copieux ou gras peut déplacer certaines valeurs. |
| Créatinine et DFGe | Aucun | La créatinine bouge peu après un repas ordinaire. |
| TSH | Aucun | Varie selon l’heure et, un peu, selon les repas. Préférez le matin. |
| Fer | De préférence à jeun, avant 10 h | Le fer varie dans la journée et monte après un repas. |
| HbA1c | Aucun | Reflète environ trois mois. Un repas y est invisible. |
Cholestérol : au Canada, le jeûne n’est plus la règle
Pendant des décennies, un dosage du cholestérol supposait une nuit à jeun. En 2016, deux textes ont changé la règle la même année. La Société canadienne de cardiologie a recommandé le bilan lipidique non à jeun comme une solution de rechange valable au bilan à jeun, et la Société européenne d’athérosclérose et la Fédération européenne de biologie clinique ont recommandé de mesurer les lipides sans jeûne, par défaut.
Le raisonnement tient à l’ampleur réelle des écarts. Une à six heures après un repas habituel, les variations moyennes maximales sont d’environ +0,3 mmol/L pour les triglycérides, −0,2 mmol/L pour le cholestérol total et −0,2 mmol/L pour le LDL. Le HDL, l’apolipoprotéine B et la lipoprotéine(a) ne bougent pas, et les valeurs prélevées sans jeûne prédisent le risque cardiovasculaire aussi bien que les autres.
Les laboratoires québécois ont suivi. La liste des analyses à jeun de l’Hôpital Pierre-Boucher, en Montérégie, ne contient pas le bilan lipidique, et le répertoire OPTILAB du Bas-Saint-Laurent ne prévoit 12 heures que pour un bilan lipidique demandé expressément « à jeun ». Une revue américaine range d’ailleurs le Canada parmi les pays qui ont adopté le bilan sans jeûne.
Le jeûne reste utile dans quelques cas, que votre médecin connaît : par exemple quand les triglycérides mesurés sans jeûne dépassent 5 mmol/L, seuil retenu par le consensus européen pour refaire la mesure à jeun. C’est alors la mention « à jeun » sur la requête qui vous le dit.
Que peut-on boire pendant le jeûne?
De l’eau, autant que vous voulez. À l’Hôpital Pierre-Boucher, la consigne est écrite noir sur blanc : quelle que soit l’analyse, vous pouvez boire de l’eau en tout temps. Dans un essai mené chez 20 femmes, boire 300 mL d’eau une heure avant la prise de sang n’a modifié de façon notable aucun des seize paramètres mesurés, glycémie comprise. À l’inverse, se priver d’eau ne protège pas le résultat : chez 37 volontaires, douze heures sans manger ni boire n’ont changé ni le volume de plasma, ni l’hématocrite, ni l’hémoglobine.
Le café est un autre sujet, même noir. Une tasse de café infusé de 237 mL contient environ 135 mg de caféine selon Santé Canada, et à forte dose la caféine modifie la façon dont le corps gère le sucre : dans un essai, une dose équivalant à plusieurs tasses, prise avant un repas, a augmenté la montée de la glycémie de 147 % à 216 % par rapport au décaféiné, et réduit la sensibilité à l’insuline jusqu’à 40 %. Dans un autre, le café bu avant une charge en sucre a fait monter l’insuline davantage que l’eau.
Une petite tasse change-t-elle pour autant un bilan courant? Chez 27 volontaires, un expresso sans sucre bu une heure avant le prélèvement n’a modifié de façon notable aucune des analyses courantes mesurées. Mais la caféine varie beaucoup d’une tasse à l’autre, et la proposition européenne exclut les boissons caféinées le matin. Le plus sûr reste l’eau seule.
Thé, jus, lait, boissons gazeuses, y compris sans sucre, et gomme à mâcher relèvent de la même règle. La cigarette se laisse de côté le matin du prélèvement, et l’alcool dans les 24 heures qui précèdent.
Médicaments : n’arrêtez rien de vous-même
Prenez votre traitement habituel avec un verre d’eau : les consignes des centres de prélèvement publics indiquent que l’eau et les médicaments sont permis pendant le jeûne. Interrompre un anticoagulant, un antihypertenseur ou un traitement thyroïdien pour améliorer un chiffre fait courir un risque réel, alors que le chiffre ne faisait courir qu’un inconvénient.
Il existe quelques exceptions connues. Pour un bilan thyroïdien, une revue récente recommande de prélever le matin avant de prendre l’hormone thyroïdienne, puis de la prendre juste après. Quand on mesure le taux d’un médicament dans le sang, le Bas-Saint-Laurent demande de prendre rendez-vous vers l’heure habituelle de la prise et d’avaler le comprimé après le prélèvement. La biotine, une vitamine vendue en supplément, peut fausser plusieurs dosages hormonaux à forte dose : une équipe d’endocrinologues rapporte la recommandation de la suspendre 24 heures avant un bilan thyroïdien.
Si vous êtes traité pour un diabète, Diabète Québec recommande de ne pas prendre l’insuline à action rapide ou courte, ni la médication antidiabétique, avant une prise de sang à jeun, de prendre un rendez-vous tôt, puis de vérifier votre glycémie et de déjeuner juste après. Demandez à votre médecin ce qui s’applique à votre traitement, et signalez au centre ce que vous prenez.
J’ai mangé par erreur : que faire?
Dites-le avant le prélèvement. Selon les analyses demandées, on vous proposera de revenir un autre matin, on prélèvera seulement ce qui ne demande pas de jeûne, ou on prélèvera tout en le notant.
La conséquence dépend de l’analyse. Une glycémie à jeun mesurée après un repas n’est pas un résultat légèrement imparfait : elle ne peut plus être lue comme une glycémie à jeun. Un bilan lipidique, lui, se lit souvent très bien sans jeûne au Canada, sauf si votre médecin l’a demandé « à jeun » pour une raison précise. Pour le reste, c’est au laboratoire et à votre médecin de juger, et c’est à eux qu’il faut poser la question si un résultat vous inquiète.
