Avant les chiffres : l’intervalle qui compte est sur votre feuille

Les valeurs normales d’une prise de sang sont des intervalles de référence : la fourchette où se situent la plupart des adultes en bonne santé, établie pour une méthode de mesure donnée. Les repères de cette page viennent de la table publiée par un laboratoire hospitalier de Québec, mais l’intervalle qui s’applique à votre résultat est celui imprimé à côté de lui, sur votre feuille de résultats ou dans le Carnet santé Québec.

Ce n’est pas une précaution de forme. Un intervalle dépend de l’appareil, des réactifs, de l’étalonnage et de la population que sert le laboratoire. La même table québécoise en donne un exemple frappant : sa section de biochimie indique une hémoglobine de 140 à 180 g/L chez l’homme, sa section d’hématologie, de 135 à 170 g/L. Les deux chiffres sont exacts, chacun pour sa méthode.

Regardez aussi l’unité avant de comparer quoi que ce soit. Au Canada, l’hémoglobine s’écrit en g/L : 140 g/L, c’est exactement le même sang que 14 g/dL sur une feuille américaine ou française. La glycémie et le cholestérol s’écrivent en mmol/L, et non en g/L comme en France. Un chiffre recopié sans son unité ne veut plus rien dire.

Formule sanguine complète : les repères

La formule sanguine complète, ou FSC, compte les cellules du sang : globules rouges, globules blancs et plaquettes. Les repères ci-dessous concernent l’adulte et viennent de la section d’hématologie de la table québécoise citée plus haut. Les globules blancs et les plaquettes s’y écrivent en ×10⁹/L : un compte de 7,5 veut dire 7 500 cellules par microlitre, la notation américaine.

La ligne qui change le plus nettement selon le sexe est l’hémoglobine, plus basse en moyenne chez la femme à partir de la puberté, comme l’a montré l’Enquête canadienne sur les mesures de la santé sur près de 12 000 personnes. D’où deux barres distinctes : une valeur de 125 g/L est dans l’intervalle d’une femme et sous celui d’un homme.

Hémoglobine

homme

135 – 170 g/L

Hémoglobine

femme

115 – 155 g/L

Hématocrite

homme

0,39 – 0,50 L/L

Globules blancs

compte total

4,2 – 10,5 ×10⁹/L

Plaquettes

150 – 400 ×10⁹/L

Bandes de référence données à titre indicatif. L’intervalle imprimé sur vos résultats est celui qui s’applique.

Biochimie, reins, foie, thyroïde

En biochimie, deux logiques se côtoient sur la même feuille, et les confondre inquiète inutilement. La plupart des lignes portent un intervalle de référence, qui décrit des personnes en bonne santé. Quelques-unes portent un seuil de décision, fixé d’après un risque de maladie : c’est le cas de la glycémie, de l’HbA1c et du cholestérol. Le comité de la fédération internationale de biologie clinique chargé de ces questions rappelle qu’on mélange souvent les deux, alors qu’une valeur hors intervalle ne signe pas une maladie.

La glycémie à jeun en est le meilleur exemple. Diabète Canada définit le jeûne comme au moins 8 heures sans apport calorique, parle de prédiabète entre 6,1 et 6,9 mmol/L et de diabète à partir de 7,0 mmol/L; pour l’HbA1c, le prédiabète va de 6,0 à 6,4 % et le diabète commence à 6,5 %. Ces bornes ne décrivent pas des gens en bonne santé, elles décrivent un niveau de risque.

Le cholestérol LDL suit la même logique. Les lignes directrices de la Société canadienne de cardiologie recommandent un traitement par statine à partir de 5 mmol/L, même sans autre facteur de risque, et c’est justement le seuil de décision qu’imprime la table québécoise pour un risque faible. En dessous, votre cible personnelle dépend de votre risque cardiovasculaire, et c’est votre médecin qui la fixe.

La ferritine mérite une remarque à part. Une revue systématique de 2024 montre que les planchers imprimés pour les femmes descendent souvent à 15 µg/L ou moins, alors qu’une ferritine sous 30 µg/L oriente déjà nettement vers un manque de fer chez l’adulte. La table québécoise fixe d’ailleurs le plancher à 15 µg/L chez la femme de 15 à 45 ans. Une ferritine « dans les normes » mais basse vaut donc une question à votre médecin, surtout si vous êtes fatiguée.

ExamenRepère adulte (unités canadiennes)Remarques
Glycémie à jeun3,6 – 6,0 mmol/LAprès 8 h sans calories. 6,1 à 6,9 mmol/L : prédiabète; 7,0 et plus : diabète, à confirmer.
HbA1cmoins de 6,0 %Moyenne sur environ trois mois. 6,0 à 6,4 % : prédiabète; 6,5 % et plus : diabète.
Créatinine55 – 105 µmol/L (h) · 45 – 85 (f)Dépend de la masse musculaire. À lire avec le DFGe.
DFG estimé (DFGe)plus de 60 mL/min/1,73 m²Une estimation issue d’une formule, pas une mesure.
ALTmoins de 60 U/L (h) · moins de 50 (f)Fait partie des lignes dont les intervalles varient le plus d’un laboratoire canadien à l’autre.
TSH0,25 – 5,00 mUI/LLe plafond change selon les provinces : 6,50 mUI/L en Alberta depuis 2024.
Ferritine25 – 275 µg/L (h) · 15 – 155 (f, 15 à 45 ans)Monte avec l’inflammation, ce qui peut masquer une carence.
Cholestérol LDLun seuil, pas un intervalle5,0 mmol/L et plus : traitement recommandé; en dessous, la cible dépend de votre risque.

D’où viennent ces valeurs, et pourquoi elles changent d’un laboratoire à l’autre

Pour fixer un intervalle, on mesure un groupe d’au moins 120 personnes en bonne santé, du même âge, du même sexe, avec la même méthode, puis on garde la fourchette où tombent 95 d’entre elles sur 100. Les cinq restantes, réparties aux deux bords, sont en bonne santé elles aussi : elles sont simplement en bordure. Sur un bilan de vingt lignes, et en simplifiant, la probabilité qu’au moins une sorte de son intervalle chez quelqu’un qui va bien approche deux chances sur trois.

Au Canada, l’écart entre laboratoires a été mesuré. Une enquête de la Société canadienne des clinico-chimistes auprès de 37 laboratoires a montré que les intervalles de l’ALT, de la phosphatase alcaline et de la créatinine étaient les plus variables, même entre laboratoires qui utilisaient les mêmes appareils. Autrement dit, une partie des différences d’une feuille à l’autre ne tient pas à votre sang, mais au choix de l’intervalle.

Le pays travaille à réduire ces écarts. En 2025, la même société a recommandé des intervalles communs pour 13 analyses courantes, dont l’ALT, la créatinine, le calcium, le potassium et la TSH, vérifiés dans neuf laboratoires canadiens. Ils ne sont pas encore appliqués partout : en Alberta, le plafond de la TSH est passé à 6,50 mUI/L en 2024, alors que la table québécoise citée ici s’arrête à 5,00. Une TSH à 5,5 peut donc être signalée à Québec et ne pas l’être à Calgary.

Ce qui déplace un intervalle

Un même chiffre ne se lit pas de la même façon chez tout le monde. C’est pourquoi un laboratoire découpe ses intervalles par groupes, et imprime sur votre feuille celui du groupe auquel il vous a rattaché, d’après votre sexe et votre âge.

Chez l’adulte, les déplacements liés à l’âge sont lents. Le plus net concerne le rein : une revue systématique situe la baisse habituelle du DFG entre 0,37 et 1,07 mL/min/1,73 m² par an chez l’adulte en bonne santé sans hypertension. Le même chiffre ne raconte donc pas la même histoire à 30 et à 75 ans.

  1. Le sexeL’hémoglobine, la ferritine et la créatinine ont des intervalles différents chez l’homme et chez la femme. Le tableau ci-dessus leur donne deux valeurs pour cette raison.
  2. L’âgeLes enfants ont leurs propres normes pour presque tout. Le programme canadien CALIPER a prélevé plus de 9 700 enfants en bonne santé pour les établir, faute de données fiables auparavant.
  3. La grossesseElle modifie de nombreuses lignes, et certains seuils changent : pour le diabète de grossesse, Diabète Canada retient une glycémie à jeun de 5,3 mmol/L à l’épreuve de 75 g, bien sous le seuil habituel.
  4. La préparationLe jeûne, l’heure et les conditions du prélèvement déplacent certains résultats. C’est pour cela que la glycémie se lit sur du sang prélevé à jeun et que la TSH se compare d’un matin à l’autre.

Quand s’inquiéter d’une valeur hors norme

L’indicateur seul (une lettre H ou L, un « É » ou un « B », un astérisque ou un chiffre en gras) ne dit pas grand-chose. Quatre questions en disent davantage : de combien la valeur sort, dans quel sens, avec quelles autres lignes, et par rapport à vos résultats précédents. Des plaquettes à 145 pour un plancher à 150 et des plaquettes à 40 portent le même indicateur, mais pas le même sens.

Deux situations demandent en revanche de ne pas attendre. Les laboratoires communiquent sans délai au médecin, en général par téléphone, les résultats qui franchissent une liste de valeurs critiques. Au Québec, ces listes ont été revues à partir des communications du ministère : dans les laboratoires du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, par exemple, la liste harmonisée s’applique depuis le 17 septembre 2024. Si l’on vous a appelé, c’est ce circuit qui a fonctionné. Et des symptômes qui vous inquiètent justifient de consulter, quel que soit le chiffre imprimé.

Ce que la feuille de résultats ne dit pas

Une valeur, un intervalle et un indicateur vous laissent le plus difficile : décider si cela compte. Une revue de médecine familiale parue en 2025 propose que les résultats aillent plus loin et disent leur portée en clair : aucune inquiétude immédiate, à évoquer au prochain rendez-vous, ou communiquez avec votre médecin. Tant que ce n’est pas écrit sur la feuille, ce tri revient à votre médecin, qui connaît vos symptômes, vos traitements et vos antécédents.

Et un bilan plus long n’est pas un bilan plus sûr. Une revue Cochrane de 17 essais randomisés conclut que les bilans de santé systématiques chez l’adulte n’ont que peu ou pas d’effet sur la mortalité totale ou par cancer, alors que chaque ligne ajoutée apporte sa propre chance de signalement chez quelqu’un qui va bien. Ce résultat concerne le dépistage chez des personnes sans symptôme : il ne dit rien d’un examen prescrit pour explorer un symptôme ou suivre une maladie connue.

17
essais randomisés réunis par la revue Cochrane sur les bilans de santé systématiques de l’adulte.[17]
251 891
participants dans ces essais, sans effet notable du bilan sur la mortalité totale.[17]